Le rendez-vous que je me suis enfin donné
Ça fait des mois que ce premier texte traîne dans mes notes, à moitié écrit. Je savais très bien de quoi je voulais parler. Mais, à chaque fois que je bloquais un bout de mon horaire pour l'écrire, il y avait une demande de dernière minute pour vendredi, un doute existentiel avant de remettre un projet déjà terminé, ou la fatigue, ou la vie, tout simplement telle qu'elle est. Le blogue redescendait au bas de la liste. Encore. Et encore.
Je ne suis pas du genre à remettre les choses à la dernière minute. On peut dire que je travaille constamment, deadline ou pas. Mes mandats clients sont livrés à temps, souvent même avant l'échéance. Mais mes propres projets, pour développer mon entreprise, ceux qui n'ont pas de date de tombée fixée par quelqu'un d'autre, c'est différent. Ils attendent. Parfois longtemps.
Puis je me suis mise à y réfléchir plus loin. Parce qu'attendre, en soi, ce n'est pas grave. Je dis souvent que quand je ne le sens pas, il ne sert à rien de forcer, surtout côté créatif. Mais j'ai réalisé qu'il y a une différence entre attendre le bon moment, et laisser une affaire s'accumuler sans jamais y revenir. La première, c'est de l'instinct. La deuxième, ça finit par se payer avec des intérêts. C'est cette deuxième-là qui m'intéresse.
L'urgent mange toujours l'important
Le président américain Dwight Eisenhower disait que ce qui est urgent est rarement important, et que ce qui est important est rarement urgent. C'est l'idée derrière ce qu'on appelle aujourd'hui la matrice d'Eisenhower, pour illustrer comment on finit souvent par organiser nos journées : autour de ce qui presse, pas autour de ce qui compte vraiment à long terme.
On utilise souvent l'expression éteindre des feux. Un mandat avec une date de tombée, un courriel qui attend une réponse, un pépin technique à régler : ça, c'est urgent. Un projet loin de son échéance, une réflexion, une base à mettre à jour : ça, c'est souvent important, mais rarement urgent. Et c'est normal que ça passe après le feu.
Sauf qu'il ne faut pas se fier seulement aux flammes pour savoir ce qui mérite notre attention. Que rien ne brûle ne veut pas dire qu'il ne se passe rien pendant ce temps-là. Ça ressemble plutôt à un autre genre de problème. Un problème silencieux.
Une dette qu'on ne voit pas grossir
Ça me fait penser à une dette de carte de crédit qu'on laisse traîner. Le premier mois, ça paraît à peine : on paie le solde minimum, la vie continue normalement. Mais les intérêts, eux, ne prennent jamais de pause. Ils s'accumulent tranquillement, pendant qu'on a la tête ailleurs, occupée par d'autres priorités plus pressantes.
Six mois plus tard, on regarde le relevé, et le solde a grossi sans qu'on ait dépensé plus. Le problème a fait boule de neige pendant qu'on ne s'y attardait pas, car il n'était pas urgent (pas en feu).
Pourtant, un petit paiement chaque semaine, même modeste, aurait changé complètement la donne. À force de répétition, la dette aurait fini par être payée, plutôt que de continuer à grossir toute seule pendant qu'on regarde ailleurs.
Le prix de construire sur une base inachevée
Je vois ce même pattern dans mon travail. Une image de marque pas à jour, sans lancement à l'horizon, ce n'est pas la priorité de la semaine, et c'est normal. Ça ne remet rien en question sur son importance. À chaque fois que tu retouches un document, tu dois aller chercher le nouveau numéro de la couleur qui a changé, réimporter la nouvelle version de ton logo, ou encore, retirer un élément qui ne correspond plus à ton image.
Et puis, ça s'accumule, le temps, les erreurs, la liste de mise à jour à faire. Puis arrive un projet important, un lancement majeur, une nouvelle offre à déployer partout, et là, on découvre que ce n'est plus un ajustement rapide à faire. C'est devenu une facture beaucoup trop salée pour être réglée d'un coup.
C'est en partie pour ça que j'aime les collaborations avec un suivi régulier plutôt qu'à la pièce, le genre de rôle qui ressemble plus à celui d'un bras droit créatif : ça permet de garder les bases à jour au fil du temps, pour qu'elles ne finissent jamais en trop gros chantier le jour où on en a vraiment besoin. (Ou pire, payer plus cher que ce que ça devrait.)
Un rendez-vous fixe, si tu le veux
J'ai plein d'autres réflexions comme celle-là qui traversent mes journées. Sur le travail, sur la création, sur la vie d'entrepreneure, sur des petits patterns qu'on remarque au fil du temps. Je les note depuis longtemps dans ma tête, sans jamais leur donner de place officielle.
Je me suis dit que c'était le bon moment pour changer ça, avant que ce fichier-là devienne, lui aussi, une dette qui a eu le temps de grossir. Alors je me donne un rendez-vous, comme je le fais pour mes clientes : pas une urgence, juste une place réservée, régulièrement, pour ce qui compte.
Je me demande combien de bases, dans nos vies et nos entreprises, attendent depuis longtemps d'être revisitées, simplement parce que rien ne nous a encore forcés à y revenir.
